Nour Leïla*, Grandir

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Ce contenu fait référence à des expériences et des images qui peuvent susciter chez vous un mal être (viol, harcèlement, racisme, sexisme, mal-être). Prenez le temps de vous demander si vous êtes en situation de lire cet article.

J’avoue que lorsqu’on m’a demandé d’écrire sur un thème aussi personnel que ma journée dans la santé mentale, j’avais pensé à commencer par cette discussion que j’avais eu avec une psychologue, la seule que j’ai vue et qui m’a répondu en me disant « que ma culture était l’origine de certains problèmes » sans trop en dire plus. Je ne sais pas bien où commencer : je suis un mec qui écrit de la poésie jusqu’à 3 heures du matin que personne ne va lire en faisant trembler ma table, des plantes posées mourant dans l’eau, arrachées du sol, plantées dans le faux vase, vraie bouteille. Alors je dois commencer par vous dire pourquoi j’écris autant.

 

J’écris parce que lorsque je parle, je m’entends et, souvent, j’ai eu l’impression que j’étais le seul. 

 

Grandir.

Il n’y avait rien de plus compliqué. Ce matin, ma mère m’envoyait une photographie de moi à 6 ans, souriant à la caméra, habillé à la Chandler, pull que ma mère avait choisi dans les années 80 pour elle, bien trop grand pour moi. Et j’ai pleuré, comme un con devant cette image de moi, parce que je ne me reconnaissais pas. Je ne reconnaissais pas les mains douces. Je ne reconnaissais pas le rire décomplexé sans larmes venant le brouiller. Je ne reconnaissais pas mes joues vides des sillons de mes nuits tristes.

 

Grandir.

Ça voulait dire être dans un lycée. Être l’animal de service. Le seul gamin à être supposément différent sans vraiment que lui ne le sache. Ça voulait dire que tout le monde vous insultait d’un mot que vous ne compreniez pas. Ça voulait dire ne pas se définir mais laissez-les autres vous faire croire que vous n’étiez que ce mot, sale : pédé.

 

Grandir.

Ça voulait dire, se cacher du soleil. Ça voulait dire pleurer silencieusement dans la nuit, sous sa couette. Pas que pour ne pas réveiller mais surtout parce que vous vous sentiez doublement coupable. Ouais, être un enfant adopté et amener tant de « mauvais sort » à votre famille miséricordieuse. Se sentir horrible, se sentir redevable. Ne pas se sentir un môme de dix ans. Se sentir responsable de la haine, sentir qu’elle est légitime, que je l’avais bien cherché, que je méritais que ça. La haine. Et espérer, déjà, ne rien sentir.

 

Grandir.

Ça voulait dire être violé trois fois. Trois fois à chaque fois de nuit, celle où, déjà, vous pleuriez. Revenir. Marcher lentement, sans rien dire, se laver, « bonne nuit », « oui c’était bien de prendre l’air avant le baccalauréat », la troisième fois et espérer s’en aller.

 

Grandir.

Ça voulait dire arriver à Sciences Po. Vous faire traiter une première fois de « personne immorale », « une honte » par des gens qui croient savoir tout de vous. C’est entendre cette phrase « ça met toujours la même chose ? Trop pauvre pour acheter des vêtements ? ». Ne rien dire et penser « non, trop pauvre pour payer Sciences Po et vivre une vie de bourges ».

 

Grandir.

Être à Sciences Po. Ça veut dire se faire engueuler ce jour où des personnes parlent de violences sexuelles et que, lorsque par stupidité vous partagez un bout de ce sentiment, on vous dit « tu es un homme, qu’est-ce que tu peux savoir ? ». Et se taire, comme depuis bien longtemps sauf la nuit quand dans le sommeil, parfois, les cris de vos cauchemars étouffés vous laminent la gorge.

 

Ouais. Grandir.

Entendre que « t’es qu’un arabe ». Entendre qu’un homme ça ne se fait pas violer. Et ajouter cette satanée violence symbolique. Celle de ces gens qui font des blagues sur des guerres civiles dans des pays qu’ils ne connaissent pas, sur une religion qu’il ne comprenne pas, sur une culture qu’il méprise parfois. Combien de « oh c’est des arabes », « eh de toute façon, c’est toujours la merde là-bas » et ces blagues sur des gens qu’ils ne comprennent pas, parce qu’ils ne connaissent personne qui n’a souffert comme ça. Comment être humain si jamais tu n’as souffert ?  Ouais, cette satanée violence symbolique.

 

Grandir ?

Ouais, grandir parce que c’est ça qui a détruit mon moral, mon âme et mon corps. Je le regardais, je la haïssais, je voulais m’en débarrassais, je voulais cesser d’être, ne pas être…  Les « t’es pas drôle, take a joke », « c’est pour la rigolade », « qu’est-ce que t’en sais de la violence sexuelle toi ? » … Rien ne faisait plus mal.

 

Alors il a bien fallu trouver quelque chose pour...
 

Guérir.
Écrire la poésie de maux parce que vos mots n’ont pas de valeurs pour ces gens, pour cette psychologue, pour ce professeur…et rencontrer d’autres gens qui ont vécu des fragments de ce que vous avez vécu, qui ne vous jugent pas, qui vous comprennent, qui ne vous diront pas « je sais ce que tu ressens » mais plutôt « tu as le droit de le ressentir ». Se construire après qu’on vous ait abattu de sang-froid, c’est peut-être le plus dur et la plus grande éloge à la vie et à vous-mêmes que vous puissiez faire.

 

Pourquoi vous écrire ? Pour vous dire qu’être gay, poète, musulman, artiste, mangeur de sushis, victime et guerrier, arabe ou berbère, adorateur de plats nord-africains, résilient et être à Sciences Po après avoir connu plus de souffrances que de victoires, c’est faisable.

 

Vous survivrez.

Vous grandirez.

Vous guérirez.

 

Lentement, par mille différentes façons mais je crois en vous. Parce que la nuit, c’est ce que je me disais : je crois en toi, je crois en la personne que tu peux devenir, je crois au silence qui se fait vacarme de sens et je crois que souffrir de tout ça ne t’arrêtera pas.

 

Alors, je crois en vous.

Alors, je pense à vous.

Alors, soyons fous,

 

Aimons-nous.

 

Nour Leïla.

Rayon de lumière