La santé mentale s'invite dans le parc

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C’est dans l’un des célèbres parcs parisiens que je la retrouve. On ne se connait que très peu, et pourtant nous nous apprêtons à évoquer des souvenirs intimes et qui potentiellement remuent des souvenirs douloureux. Je suis consciente de ma fébrilité à l’idée d’en apprendre plus sur elle, elle qui semble avoir un parcours si lisse et sans chemins rocailleux. L’eau jaillit de la fontaine, le soleil brille, parents et enfants sont de sortie pour profiter de ces rares moments à l’air libre dont nous pouvons jouir désormais dans la course effrénée du rythme parisien.

 

Nous nous saluons, parlons de mondanités, du début de l’année, des cours en lignes, tout en cherchant un siège. Je préfère la laisser choisir, pour qu’elle prenne entièrement possession du lieu, qu’elle se sente dans sa zone de confort, et que malgré nos rares conversation une relation de confiance s’instaure avec nous. Elle est très à l’aise, souriante, et nous commençons à discuter d’un sujet que j’appréhendais être lourd, difficile à aborder. Après tout, nous nous sommes vues pour cela. Installée, nous nous observons un instant avant que je me décide à lui demander : « Allons-y, on va parler de santé mentale ensemble. J’aimerais connaître ton histoire, ton vécu, savoir comment tu as ressenti les choses, savoir ce qu’est la santé mentale pour toi. J’ai énormément de questions et on va y aller progressivement et prendre notre temps. Je t’écoute ».

Elle n’a aucun mal à prendre la parole, j’en suis surprise. Elle commence par m’expliquer qu’elle a vécu ses deux premières années de licence en dehors de sa ville natale, dans une grande métropole où il fait bon vivre pour les étudiants avant de se rendre pendant un an à l’étranger dans le cadre de son échange. A son retour, à son cursus d’ores et déjà exigeant s’ajoutait la préparation des concours aux Grandes Écoles pour le Master. Elle avait la chance d’être extrêmement encadrée dans ce parcours, avec un suivi par le chef d’établissement qui connaissait personnellement ses étudiant.e.s et qui n’hésitait pas à tenir des rendez-vous réguliers pour être tenu au courant de l’évolution des ambitions académiques et professionnels de ces derniers. Elle pousse la porte de son bureau, comme à son habitude, pour faire le point en ce début d’année 2019 sur ses projets futurs. Elle n’a aucun problème à en parler, jusqu’au moment où le directeur prend la parole pour poser la question fatidique : « Comment ça va ? ». Elle n’y avait pas réellement pensé. Ou plutôt elle y avait pensé quelques fois, mais préférait rester dans le déni : ce n’était que le début de l’année, une année riche en enjeux, une année où il ne fallait surtout pas flancher au risque de ne pas obtenir d’école à la hauteur de son travail et de son ambition. Elle s’est effondrée en larme. Non ça ne va pas.

La suite : un passage par son médecin généraliste, qui dans le cadre du parcours de soin la renvoie vers un psychiatre. Ce premier contact avec la psychiatrie reste encore amer : un médecin âgé, une prise de contact ratée et une impression de ne pas être comprise. Quand il lui a proposé une aide-médicamenteuse pour sa dépression, elle a aussitôt refusé : comment s’appuyer sur des médicaments si l’alliance thérapeutique n’est pas formée ?

Du côté de sa famille, elle me confie que la première réaction comme cela est bien souvent le cas a été l’incompréhension : une dépression face à un paysage de réussite aussi parfait, la présence d’un copain, la jouissance d’un appartement ? Pourquoi faire ?

Mais il faut tout de même tenir bon, pour sa scolarité. Elle continue à passer les examens pour les grandes écoles, avec un sentiment de plus en plus prononcé d’échec et de manque de confiance en soi. A quoi bon répondre aux questions du jury d’oraux qui vous demande « quelles sont vos passions, qu’est-ce qui vous anime », lorsqu’au fond vous êtes convaincue d’être une coquille vide ? Que répondre à une attaque verbale qui intervient comme une gifle au visage « vous êtes creuse, qui êtes-vous mademoiselle ? ». Autour d’elle, il y a aussi un comportement qui l’agace : cette tendance toujours plus accentuée de mettre son mal-être sur le compte des concours, comme si les concours justifiaient tous les mal-être du monde. Comme si tous ceux qui passaient des concours étaient voués à la dépression. Réduire sa dépression a une caractéristique uni-factorielle et exclusivement académique était douloureux.

Le parcours de réhabilitation et de soin a été encore long : elle décide en septembre de consulter un nouveau psychiatre sans toujours trop lui faire confiance. Elle ressent un jugement de sa part. Puis elle finit par se tourner vers un psychologue, qui du fait de son unique pouvoir de thérapie par la parole et de l’absence de prescription instaure une nouvelle relation. Aujourd’hui, elle me confie qu’elle n’en est pas totalement sortie. Qu’il y a encore des hauts et des bas, comme des montagnes russes. Qu’elle s’essaye à l’hypnothérapie et qu’elle ne désespère pas de trouver une méthode qui lui convienne réellement et un thérapeute qu’elle estime car elle est convaincue que chaque psy correspond à différents types de personnes.

On se sépare dans le parc. Je prends mon bus pensive et remuée par cet instant hors du temps. Ce moment de partage particulier qui restera entre nous dans le sillage de l’anonymat.

Si tu en ressens le besoin, tu peux trouver des lignes d'écoutes en cliquant ici.

Ce contenu fait référence à des expériences et des images qui peuvent susciter chez vous un mal être (dépression, mal être). Prenez le temps de vous demander si vous êtes en situation de lire cet article.